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Article: système suisse de formation et décrochage scolaire

Le décrochage scolaire et professionnel est le thème des Assises des Familles qui se tiendront les 7 et 8 juin 2021 à la Maison Internationale des Associations et en visioconférence.


Découvrez ce premier article tiré de la recherche effectuée en 2020-2021 par l'Observatoire des familles sur la thématique des Assises. Pour en savoir plus, rendez-vous les 7 et 8 juin prochains.


Dans le cadre de la recherche de l’Observatoire des familles de l’Université de Genève , trois groupes de parole de professionnels ont été réunis et 5 jeunes décrocheurs ont été interviewés, en 2020. Les discours récoltés illustrent les résultats obtenus sur la base d’analyses quantitatives, sans être représentatifs de l’ensemble des professionnels ou des décrocheurs à Genève.


Le discours des acteurs de terrain et des jeunes interviewés sur le décrochage scolaire éclaire, en toile de fond, le système suisse de formation. En résumé, celui-ci est structuré à la fin de la scolarité obligatoire autour de deux grandes filières, qui sont la formation professionnelle et les écoles d’enseignement général, comme les écoles de culture générale et les écoles de maturité gymnasiale [1], avec quelques passerelles permettant de passer d’une voie à une autre, sous certaines conditions. C’est grâce à la flexibilité du système, à la qualité de la formation et à sa capacité à intégrer les jeunes qu’est attribué le taux plus faible de chômage des jeunes en Suisse par rapport au reste de l’Europe. Selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistiques, le taux de chômage des jeunes entre 15 et 24 ans s’élèverait à 8,4% en 2020 en Suisse et à 16,4% en moyenne dans l’Union européenne. Quant à la part des jeunes en Suisse sans emploi, ne suivant pas d’études ou de formation, elle se situerait à 6,2% en 2019 et à 10,1% dans l’Union européenne avec de grandes disparités nationales [2].

A côté de hautes écoles performantes, la Suisse a développé une voie professionnelle, dite duale, innovante et souvent citée en exemple. Elle offre la possibilité au jeune en apprentissage de se former au sein d’une entreprise tout en suivant des cours dans une école professionnelle. La formation est couronnée par un certificat fédéral de capacité, un véritable sésame qui permet un accès direct au marché du travail.


Ce système de formation a pourtant des limites et des contraintes, dont certaines sont apparues lors des discussions avec les professionnels et les jeunes.


D’abord, le canton de Genève, contrairement à d’autres cantons plus ruraux, s’inscrit dans une économie fortement tertiaire, puisque 85,9% de la population occupait, en 2018, un emploi dans le tertiaire, 13,6% dans le secondaire et 05% dans le primaire [3]. La demande pour des employés hautement qualifiés est forte et ceux-ci obtiennent des emplois mieux rémunérés permettant de vivre confortablement dans un canton où les coûts du logement et de la vie en générale sont élevés. Selon les acteurs de terrain, cette situation entraînerait une valorisation plus grande de certains métiers.


« Il y a une forme de hiérarchisation des métiers très forte à Genève. » (Représentant association)

Cette forme de hiérarchisation des métiers transparaît aussi dans les choix des jeunes qui se projettent plus volontiers dans des emplois administratifs que dans des professions manuelles. Certains métiers de la construction, par exemple, sont jugés trop pénibles, même si la pénibilité du travail a bien évolué d’après les acteurs de terrain grâce à l’utilisation de machines toujours plus performantes.


« Après, il y a aussi cette fameuse génération Z, qui n’est pas très portée à faire certaines choses. Dans la construction, par exemple, on sait qu’il y a des places, on sait qu’il y a du travail après, mais proposer à un jeune de devenir maçon, même de devenir peintre en bâtiment ou constructeur de route, on dit un gros mot quand on parle de ça. Les jeunes veulent tous être employés de commerce, parce qu’évidemment on est un canton tertiaire, il y a beaucoup de personnes qui sont dans la banque avec des beaux costumes, des belles voitures et un jeune n’a pas forcément envie d’aller sur un chantier traîner des sacs de ciment. A Cap Formation, on a très peu de jeunes qui vont vers ces domaines-là, alors qu’il y a de la place et les patrons cherchent, mais ils ne trouvent pas forcément leur client dans nos jeunes. » (cadre DIP)


A cause de ce manque de valorisation de la formation professionnelle, de nombreux jeunes s’engagent dans la poursuite des études à la fin de la scolarité obligatoire, passent une ou deux années sur les bancs d’école puis abandonnent les études et éprouvent parfois des difficultés à se réorienter. C’est dans cette période de flottement entre deux formations que le risque existe, qu’ils restent de façon prolongée à la maison (au-delà d’une année) et qu’ils se désinsèrent du système. S’ils avaient opté directement pour une formation professionnelle, ils n’auraient pas connu cette période de réorientation parfois plutôt longue.


Ces questions de réorientation ont soulevé une autre limite souvent évoquée par les jeunes interviewés, qui est celle de l’âge. Dans un système par étapes à valider pour passer à la suivante, les jeunes sont rapidement jugés « trop vieux » que ce soit pour retourner dans la formation scolaire ou pour commencer un apprentissage. Même s’il n’y a pas de limite supérieure d’âge pour commencer un apprentissage, les employeurs tendent à privilégier les candidatures des plus jeunes plus malléables et pouvant se satisfaire d’un salaire d’apprenti.


Après, quand vous dépassez un certain âge, c’est l’employeur qui prend peur. Il dit « un salaire d’apprentissage, tu ne vas pas vivre de ça, tu ne vas pas être content, tu vas râler, donc je ne t’engage pas. ». Quand ils ont un certain âge, c’est le patron qui ne veut pas prendre le risque.” (cadre OFPC)


Loïc a vécu cette situation lorsqu’il a postulé pour un apprentissage de mécanicien de moto et a été jugé trop âgé, à 22 ans, par le patron, qui lui a préféré un plus jeune.

“Je cherche en mécanique de moto, parce que je suis beaucoup dans le domaine de la moto, mais là aussi, ce n’est pas facile. Le problème c’est l’âge. En fin d’été, j’ai fait un stage dans un garage qui prenait un apprenti et le patron m’a dit « ouais, mais tu sais, à 22 ans, pffff… tu commences à être un peu âgé. Je cherche plus un enfant de 16 ans. » ” (Loïc)


En parallèle et pour ce qui est de la formation scolaire, lorsqu’une personne s’est engagée dans une voie professionnelle, il lui est alors parfois impossible de retourner à l’école, en dehors des cours du soir au collège ou à l’Ecole de culture générale, les formations à la journée n’étant plus possibles.

Jacob a expérimenté cet impossible retour à la formation scolaire, lorsque, après une année d’apprentissage en informatique, il émet le désir de bifurquer sur l’école de culture générale. Bien que promu à la fin du secondaire II, il se voit imposer un refus à son souhait de retourner à l’école, malgré les courriers que ses parents adressent à la direction scolaire.

« Au début, après la formation d’informaticien, quand j’ai arrêté, j’ai voulu reprendre l’école, l’ECG, sauf que ce n’était pas possible. Ce n’était vraiment pas possible, je ne sais pas pourquoi, mais c’est un peu mal fait, je trouve…Mes parents avaient même écrit des lettres encore plus haut à l’école et tout ça, mais ça n’a rien fait et je n’ai pas pu. J’ai dû chercher un apprentissage de cuisinier. » (Jacob)


Se réorienter vers une formation professionnelle, même si c’est une option, implique encore de trouver un apprentissage. La troisième limite régulièrement évoquée par les jeunes interviewés et les acteurs de terrain est le manque de places d’apprentissage. Comme ils ont le choix des candidats, les employeurs sont très sélectifs et choisissent les meilleurs élèves sur la base des bulletins scolaires, ce qui laisse peu de choix aux élèves moins bien notés.

« La plupart des patrons regarde les notes, les bulletins scolaires des trois dernières années en plus. Ils regardent aussi les absences, ça c’est sûr. Après, ils leur font faire des tests EVA, multi checks et autres, et après ils ont tendance à prendre le meilleur. » (cadre OFPC)


Ce manque de places d’apprentissage a des répercussions sur la motivation des jeunes qui prennent parfois l’apprentissage qu’ils trouvent et non celui qu’ils aimeraient et qui finalement parfois abandonnent car ils ne s’imaginent pas faire ce métier toute leur vie. Safia, par exemple, a fait un an d’apprentissage dans une agence de voyages, puis suite à des conflits avec sa formatrice a quitté l’agence. Elle doit alors rapidement trouver une autre place d’apprentissage pour pouvoir poursuivre sa formation. Elle prend alors ce qu’elle trouve, un apprentissage dans un kiosque, qui finalement ne lui plaît pas. C’est le manque d’opportunités qui l’a poussée à faire un choix qui ne lui convient pas.


« J’ai trouvé dans le gestionnaire du détail, dans un kiosque à Perly. De base, je n’étais pas trop partante, le kiosque ce n’est pas quelque chose qui vraiment m’intéresse, mais je me disais qu’au moins comme ça, je ne perdais pas de temps, car j’avais déjà perdu presque 3 ans... Mais le travail, dans un tabac, je ne pouvais pas. J’ai vraiment pris ce qu’il y avait sous la main, j’ai pris gestionnaire de détail, alors que ce n’est pas du tout mon domaine. Je me suis dit « là, il ne faut pas que je fasse quelque chose histoire de faire. » (Safia)


En conclusion et selon les acteurs de terrain et les jeunes interviewés, même si le système de formation en Suisse présente de nombreux atouts, il a aussi des limites qui sont l’inadéquation entre l’offre de places d’apprentissage sur le marché et la demande des jeunes, les limites d’âge pour commencer une formation professionnelle ou scolaire et le manque général de places d’apprentissage à Genève. Ces contraintes institutionnelles jouent aussi un rôle dans la capacité des jeunes à se réinsérer rapidement dans le système scolaire et professionnel.


NB : Les prénoms des jeunes sont des prénoms fictifs


[1] https://www.orientation.ch/dyn/show/2800 [2] https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/themes-transversaux/monitoring-programme-legislature/tous-les-indicateurs/ligne-directrice-1-prosperite/taux-chomage-jeunes.html [3] https://www.ge.ch/statistique/graphiques/affichage.asp?filtreGraph=06_02&dom=1 Le secteur tertiaire produit des services ; le secteur secondaire est le secteur industriel et le secteur primaire produit des matières non transformées comme l’agriculture.


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